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Ecrivains visionnaires : George Orwell, La Ferme des Animaux

Si 1984 décrit un univers sombre et oppressant où chacun est surveillé même dans sa vie privée  (Big Brother), où l'individu est écrasé, La Ferme des Animaux (Animal Farm, 1945) utilise l'ironie et la légéreté pour critiquer et démolir le monde marxiste établi par la Révolution russe d'octobre 1917.

Quand les animaux de la ferme décident de se rebeller et de chasser les Jones, leurs maîtres ,qui les maltraitent, ce sont les cochons qui mènent la révolte. C'est Sage l'Ancien (Marx ?)qui leur met dans la tête ce rêve d'émancipation (caractère utopique de la lutte) :" Tous les hommes sont des ennemis. Les animaux entre eux sont tous camarades"ch. I. Et le conte nous amène à remettre en question l'image que nous nous faisons des animaux : le cochon se vautre dans la boue, mais il apparaît ici comme le plus intelligent des animaux (il est, biologiquement parlant, très proche de l'Homme) ; le cheval est un gros travailleur, loyal et fidèle ; l'âne "s'acquittait de sa besogne de la même manière lente et têtue, sans jamais renacler, mais sans zèle inutile non plus" ; il est aussi intelligent que les cochons, il sait lire comme les cochons. Et chaque animal a son utilité dans la ferme, comme chaque humain est utile à la société, quel que soit son degré d'instruction. 

L'histoire nous raconte le début de l'engagement révolutionnaire, puis l'évolution de cet engagement : mais dès le début, les cochons sont  les chefs. Est-ce à dire que tout mouvement, toute organisation a besoin de chefs ? Qu'en est-il des tentatives d'autogestion, de coopérative ?

Dès le début , s'installent des privilèges : les cochons ne travaillent, ils sont les stratèges ; et on apprendra plus tard que le lait qui disparait sert à améliorer l'ordinaire des cochons.   Boule de Neige (Trotsky?) " plus vif, d'esprit plus délié et plus inventif, passait pour avoir moins de caractère"; "on s'accordait à dire que Brille-Babil,-"un causeur éblouissant"- pourrait bien vous faire prendre des vessies pour des lanternes". Il est le porte-parole de la lutte (La Pravda?) et nous incite à réfléchir sur la manipulation des foules par les médias.  Napoléon (Staline? )" avait la réputation de savoir ce qu'il voulait". Il travaille dans l'ombre. C'est lui qui enlève les jeunes chiots pour les dresser à tuer, en faire sa "garde prétorienne" Finalement tous ces cochons se transformeront en humains et remplaceront les Jones à la ferme .

Bref ! la belle utopie de justice sociale dont a rêvé Sage l'Ancien devient une dystopie *. La lecture nous incite à une belle réflexion sur tous les totalitarismes. Il est impossible en effet de ne pas penser au nazisme, par l'idée de la prééminence d'une race ( les cochons)  sur toutes les autres, par certaines images aussi ( Napoléon, à la fin, "tenait un fouet dans sa patte"). La mise en garde reste d'actualité, bien sûr...Ces régimes imposent un  travail forcé, épuisant et incessant (les animaux  construisent et reconstruisent le moulin : le plus loyal de tous , Malbar, y laissera sa santé , avec, finalement, l'équarrissage où on le mènera lorsqu'il ne sera plus bon à travailler). Le plébiscite reste la base de la durée de ces régimes : les cochons sont choisis démocratiquement  au début (Hitler aussi!), mais plus tard, Napoléon n'aura plus aucun adversaire (Hitler et Staline non plus, pas plus que Fidel Castro ou Franco )Enfin, qu'on n'oublie pas que nous tous sommes responsables de notre destin : par facilité, nous avons tendance à nous laisser mener sans réagir "On en était venu à admettre que les cochons, étant manifestement les plus intelligents des animaux décideraient, à l'avenir de toutes questions touchant la politique de la ferme"(ch. V)

Que nous apporte donc cette lecture? Nous nous sommes accordés à dire que la critique politique par ce type de roman est bien plus accessible que tous les essais du monde : d'abord la langue est simple, la traduction tout autant , et le lecteur suit facilement l'histoire.Le parallèle avec Camus reste pertinent, la langue de Camus aussi est simple et agréable !

D'autre part l'ironie et l'humour imprègnent chaque page (même quand il s'agit d'évoquer des questions graves) : quand les humains attaquent les animaux de la ferme, on nous dit que "toutes les précautions avaient été prises. Boule de Neige avait étudié les campagnes de Jules César dans un vieux bouquin découvert dans le corps de logis" ch. IV. Les décorations sont D'ABORD attribuées aux chefs avant de l'être aux victimes du conflit même à "Brille-Babil qu'inexpliquablement on n'avait pas vu au combat" Lorsque Napoléon restreint les libertés,  "Tous les animaux se rappelaient les avoir adoptées, - ou du moins CROYAIENT en avoir gardé le souvenir" (lavage de cerveau)  (ch. VI) . Enfin, n'oublions pas les derniers mots , qui nous rappellent un sketch de Coluche : "Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d'autres".  La Fontaine et surtout Molière se sont employés à appliquer aux moeurs du XVIIème siècle l'adage  du poète latin Horace : castigat ridendo mores = on corrige les moeurs par le rire). L'humour de G. Orwell nous améne à réfléchir sans nous ennuyer!

*voir les précédents compte-rendu

Nous nous retrouverons le samedi 21 avril avec  Ravages de René Barjavel

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