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Rencontre Littéraire du 16 novembre 2019

Maupassant (1850-1897), Une Vie (1883)

Nous avons déjà lu Maupassant (2015-2016, Bel-Ami) dont nous apprécions l'écriture à la fois simple et riche, classique et très moderne. On reconnaitra l'homme dans le personnage de Julien : celui qui fuit ses responsabilités, dans celui du baron, le père de Jeanne, amoureux de la terre normande, où il est né; le séducteur aussi, qui connait bien les femmes, au point qu'il réussit, lui, un homme, à évoquer subtilement une vie de femme : Jeanne.

Une Vie, c'est d'abord le procès, très moderne au XIXème siècle, de l'éducation des enfants de la bourgeoisie et de l'aristocratie. Les filles, sorties à 15 ans du couvent, qui les met à l'abri de la vraie vie, sont la proie rêvée des coureurs de dot, en qui elles voient le Prince Charmant (Emma Bovary). Les garçons, choyés et adulés, à qui on refuse rien, ne savent que dépenser leur patrimoine dans une vie de plaisirs.

C'est aussi une galerie de portraits. D'hommes, d'abord, ceux du siècle. Julien n'est qu'un coureur de dot, un séducteur. Il épouse Jeanne pour son argent, qu'il accapare dès son voyage de noces : il lui accorde 100 francs, prélevé sur la bourse que Jeanne tient de sa mère :"Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, qu'importe du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse point, n'est-ce-pas, puisque je te donne 100 francs." Très vite, "il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait les baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses, et ayant revêtu lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son verniss et son élégance de fiancé". Il est avare. Il séduit toutes les femmes qu'il peut, en commençant par la jeune servante, Rosalie, soeur de lait de Jeanne, et ce, dès le premier soir où il met les pieds aux Peupliers; il lui fera un enfant. Mais c'est courant, à ce moment-là : le baron, son beau-père, père de Jeanne, ayant lui-même eu plus d'une maitresse, sera d'ailleurs amené à juger son gendre sans sévérité lorsqu'il apprendra ses infidélités :"C'était vrai parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu'il avait pu ; et il n'avait pas respecté non plus le toit conjugal ; et quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme! Etait-il pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable? "Le baron se disait aussi "rousseauiste", aimant la nature, la mer, les paysans, idéaliste du travail de la terre : "il voulait faire des essais, organiser le progrès". C'est un rêveur : "Il partait au clair de lune, pour lever les filets... Il aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et fraîches de la nuit..." Quant à Paul, le fils de Jeanne et Julie, élevé à l'abri du besoin, "en chrétien", il ruinera sa mère avec des projets sans lendemain, dans une vie d'aventurier. Alors que Denis, fils de Julien et Rosalie, fils de la terre, élevé durement dans le respect du travail, deviendra "un bon gars qui travaille d'attaque", gentil et respectueux de ses parents. Nous voyons aussi le Comte, animé d'une passion si dévorante pour sa femme, qu'il préférera la tuer plutôt que d'en accepter l'infidélité. 

Quant aux femmes, on peut dire que toutes celles qui apparaissent dans l'histoire forment un panel des visages de la femme du XIXème siècle. Tante Lison, vieille fille passée à côté de la vie en est aussi un exemple. La baronne, mère de Jeanne, ("Petite mère"), malade, ("un médecin… avait parlé d'hypertrophie"), lourde, peinant à marcher, "avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau. Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle avait lu Corinne * qui l'avait fait pleurer". Elle avait été trompée par son mari, l'avait accepté ("elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence"), avait elle-même eu un amant. Elle est bien loin de Jeanne. A peine sortie du couvent, à 15 ans, elle ne songe qu'à la liberté qu'elle éprouve à marcher dans la nature, à voir la mer. Elle n'a aucun autre centre d'intérêt si ce n'est attendre son grand amour, son Prince Charmant. Sa première désillusion, à son retour de voyage de noces, c'est de découvrir qu'elle n'attend plus rien de la vie (à 16 ans!). "Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait rien à faire, plus jamais rien à faire...Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait les portes aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre" On voit là le pessimisme forcené de l'auteur! D'autres désillusions vont renforcer sa dépression : Julien la trompe, l'a toujours trompée ; plus tard elle découvrira que sa mère avait aimé un autre homme que son mari et elle se demandera alors si elle aurait autant aimé sa mère si elle l'avait su (!!!). Complètement en marge de la "vraie vie", elle ne se bat pas pour se rêves (comme Emma Bovary), elle se résigne, elle s'aigrit, reportant toutes ses attentes  sur son fils, avec naïveté, se réfugiant par moments dans une religion dogmatique et passéiste incarnée par l'abbé Tolbiac. Incapable de gérer son patrimoine, de diriger sa vie, elle se lamente sur son sort, vite remise à sa place par Rosalie cependant : "C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie." Alors Rosalie s'écriait. "Qu'est-ce-que vous diriez donc s'il vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée! " Car Rosalie, la paysanne, la servante, est la femme forte, l'optimisme du récit, peut-être admirée de l'auteur... Séduite par Julien, "le maître", dès le soir où il est arrivé aux Peupliers, ("J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoires"..."Il a fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais gentil"), elle aura un enfant de lui ("Votre bonne a fait comme les autres" dit au baron l'abbé Picot). Mariée par le baron, contre de l'argent, à un brave paysan, comme cela se réglait à l'époque, elle travaillera dur. Son fils sera élevé comme un "bon garçon", travailleur et dévoué à ses parents. Elle gérera son argent ("J'ai du bien au soleil aujourd'hui" dira-t-elle à Jeanne lorsqu'elle reviendra auprès d'elle). Car elle est loyale envers Jeanne et saura la préserver des folies de son fils, qui la ruinent.

On ne peut oublier les portraits des religieux, qui font partie de l'étude des mœurs normandes si bien évoquées par l'auteur. Maupassant aimait ses racines. Il parlait patois. Il examine avec justesse et humour le sens de la négociation de ces paysans malins, pas dupes, habitués à ne pas se laisser berner par les propriétaires terriens ("P'têt’ bien qu’oui, p'têt’ bien qu’non"). Le garçon qui accepte d'épouser Rosalie avec son enfant saura défendre ses intérêts. Le baron lui a promis 20000. Il n'acceptera pas les 1500 francs proposés par Julien. ("Si c'est c'que dit m'sieur le curé, j'la prends. Mais si c'est c'que dit m'sieur Julien, j'la prends point"). La religion est représentée ici par l'abbé Picot, l'homme de la terre, qui connait bien ses paroissiens. "Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme" Bon vivant, plein d'amour et de bienveillance pour l'humanité, il est là pour apaiser les conflits, trouver des solutions "habitué aux grosses plaisanteries des paysans", "emporté par sa nature grivoise de prêtre campagnard", réaliste aussi face à son successeur, l'abbé Tolbiac :"L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi ; vous éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout". Mais est-ce bien affaire d'expérience pour ce nouvel abbé, "son austérité intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son amour de Dieu... (et non des hommes !), sa parole dure... fanatisme rigide de cet enfant, ministre du Ciel" ? On le verra massacrer à coups de pieds la portée d'une chienne !!!

Bien sûr, on ne saurait parler de Maupassant sans évoquer le style, langue moderne, agréable, facile, très sensuelle et si évocatrice du Romantisme dans sa correspondance entre la nature et les états d'âme des personnages :"Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage, toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin que dans le vallon d'Ota, auprès de la source où ils avaient bu, mêlant leurs baisers à l'eau. "Elle descendait en gambadant les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d'un vin parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son esprit."

On aime toujours lire Maupassant !... Même siècle, autres horizons, autre culture (anglo-saxonne), avec Henry James, Une Vie de femme ou/et James Joyce, Les Gens de Dublin, le samedi 14 décembre.
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