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Rencontre Littéraire du 25 mai 2019

François Mauriac (Bordeaux 1885-Paris 1970), Thérèse Desqueyroux (1927)

Dans les années 1960-1970, François Mauriac (prix Nobel de littérature en 1952), était plutôt catalogué de façon négative comme l'écrivain "catho", conservateur, issu de la grande bourgeoisie bordelaise du quai des Chartrons. La lecture de Thérèse Desqueyroux nous permet de découvrir, à l'inverse, un homme ouvert, bienveillant, qui porte sur la société un regard critique.  Certes attaché à sa terre landaise et aux vignobles bordelais, il nous offre ici une critique en règle de la société bourgeoise des années 20. Dans les faits, engagé dans son époque, il fut un ardent défenseur de De Gaulle et de la Vème République, après avoir combattu le fascisme, soutenu les Républicains espagnols, et dénoncé les violences de nos guerres coloniales. Fervent catholique, fervent humaniste.

Son œuvre est tourmentée : il analyse l'âme humaine avec acuité, entre autres dans Thérèse Desqueyroux, qui ne fut pas pourtant son œuvre la plus connue.

Au début du roman, Thérèse, orpheline de mère, élevée par un père homme politique athée, sort de prison : elle vient d'être acquittée, à l'issue du procès qui l'a vu comparaitre pour avoir tenté d'empoisonner son mari, Bernard. Celui-ci l'a défendue, mais seulement pour préserver la famille du scandale. L'histoire est inspirée à l'auteur par un fait divers, comme c'est souvent le cas chez Mauriac, observateur de la réalité.

Il ne faut pas passer à côté de la construction du récit, car elle nous indique l'important pour l'auteur : les chapitres I à IX sont consacrés aux quelques 2-3 heures du retour de Thérèse de la prison à chez elle. Elle sort de prison. Son père et son avocat sont là. Elle rentre seule retrouver Bernard. Pour "préparer sa défense", elle se rappelle le passé, depuis l'enfance, une explication à son geste. Entre son mariage et ce soir d'octobre, il s'est écoulé à peine 18 mois.  Les chapitres X à XII résument 3 mois.  Pendant le mois d'octobre, ils se montrent à la messe pour faire taire les rumeurs. Thérèse restera seule dans sa chambre.  Puis Bernard part pour 2 mois "dans le Midi" la laissant enfermée dans " la maison Desqueyroux à peu près inhabitée depuis des années "avec les domestiques jusqu'au 18 décembre. A son retour, la trouvant "exsangue" "décharnée" il s'affole "Que ce fût ou non à son insu, Thérèse suscitait le drame- pire que le drame, le fait divers ; il fallait qu'elle fût criminelle ou victime..." Il va donc employer les 3 mois suivants à lui redonner vie, puis sa liberté. Rien n'est dit sur ces 3 mois. Et le lecteur les retrouve en mars, à Paris, au chapitre XII, qui résume les quelques heures pendant lesquelles Bernard, sans divorcer, rend sa liberté à Thérèse. La plus grande partie du roman est donc consacrée à l'évocation de la vie de Thérèse, ce qui justifie le titre.

Car c'est bien Thérèse qui intéresse l'auteur : elle est inadaptée au monde, du moins celui dans lequel elle est née. Elle ne communique avec personne. Nous avons, ELLE a un sentiment d'enfermement perpétuel. Son monde est fait de silence et de solitude. Elle ne croit pas au bonheur, d'où la tentation du suicide (chapitre X) qu'elle repousse seulement par crainte qu'il ne lui apporte pas l'oubli "Mais Thérèse n'est pas assurée du néant". "Thérèse n'est pas absolument sûre qu'il n'y ait personne. Thérèse se hait de ressentir une telle terreur" elle qui fut élevée sans l'idée de Dieu, mais qui est pourtant très imprégnée de spiritualité lorsqu'elle dit son besoin de pardon ( Chapitres I, XII) , lorsqu'elle se sent privée de l'innocence de l'enfance à ses noces, et même souillée ("Anne demeurait sur la rive où attendent les êtres intacts; Thérèse allait se confondre avec le troupeau de celles qui ont servi") "Elle est incapable d'aimer,(comme Bernard d'ailleurs, incapable de tendresse pour qui que ce soit), elle est déçue même de l'amitié qu'elle pensait ressentir pour Anne, qu'elle jalouse pourtant quand elle la voit amoureuse de Jean. Elle ne comprend pas les motivations de son geste. Elle n'a pas signalé à Bernard qu'il se trompait en comptant les gouttes de son médicament "Par paresse sans doute, par fatigue". Elle est "étrangère" au monde, comme Meursault, (L'Etranger), qui tue machinalement, parce que le soleil lui donnait mal à la tête.

La société que décrit Mauriac avec férocité ne convient certes pas à une femme qui, malgré tout, essaie de se rebeller : chapitre III "Elle fume comme un sapeur, un genre qu'elle se donne". Mais Mauriac nous rappelle quel était le statut de la femme à cette époque : elle n'avait de valeur que par la dot qu'elle apportait et qui lui garantissait un "bon" mariage, sans possibilité de choisir son compagnon : Thérèse est plus riche que Bernard. Ses propriétés, plantées de pins, sont plus nombreuses, son mariage était arrangé depuis longtemps, sans qu'on lui ait demandé son avis.  Les femmes s'occupent de la maison, mais surtout elles sont des "objets" destinés seulement à enfanter:" Les La Trave vénéraient en moi un vase sacré; le réceptacle de leur progéniture"

Car la bourgeoisie terrienne de l'époque ne jure que par ses propriétés. L'amour du terroir est perceptible dans toute l'œuvre. Thérèse elle-même est attachée à "ses pins" : chapitre VII :"elle avait l'amour des pins dans le sang; ce n'était pas aux arbres qu'allait sa haine" chapitre VI: la propriété est l'unique bien de ce monde et rien ne vaut de vivre que de posséder la terre"

Dans ce monde, la religion n'est qu'un fait social. On se montre obligatoirement à la messe du dimanche : chapitre IX : " le dimanche, nous assisterons ensemble à la grande messe dans l'église de Saint-Clair. Il faut qu'on vous voie à mon bras ; et le premier jeudi du mois, nous irons en voiture ouverte à la foire de B. chez votre père, comme nous avons toujours fait". La religion n'est nullement une morale, une valeur, un idéal de vie. En cela conservateurs catholiques et athées (le père de Thérèse) montrent la même hypocrisie, dans une société de chantage : chapitre I :"Dieu merci, on tient le directeur de La Lande conservatrice : cette histoire de petites filles..." chapitre V :"Nous la tenons. Elle (mademoiselle Monod, la receveuse des postes) ne jasera pas. "Dans cette société fermée, repliée sur elle-même, que Jane Austen, ou même Dostoïevski nous ont peinte en leur temps, seuls comptent les apparences et le qu'en dira-t-on.

Où est la morale chrétienne dans l'antisémitisme affiché et le mépris pour les classes sociales jugées "inférieures"? chapitre IV, à propos des Azevedo "Tous les Juifs se valent...et puis c'est une famille de dégénérés...tuberculeux jusqu'à la moelle, tout le monde le sait"

Mais le mépris est aussi affiché pour tout ce qui touche aux domaines intellectuels: on ne comprend pas Thérèse, grande lectrice, on se félicite car "Anne, Dieu merci, n'a pas la manie de lire ; je n'ai jamais eu d'observation à lui faire sur ce point. En cela, elle est bien une femme de la famille". Face à cette étroitesse d'esprit, on comprend le trouble de Thérèse lorsqu'elle rencontre Jean Azevedo : chapitre VI "Cette avidité d'un jeune animal, cette intelligence dans un seul être, cela me paraissait si étrange que je l'écoutais sans l'interrompre. Oui décidément j'étais éblouie! A peu de frais, grand Dieu! mais je l'étais"

On n'oubliera pas bien sûr le style de Mauriac qui ajoute encore au plaisir de cette lecture. Et nous nous sommes dit que sans doute, une relecture nous permettrait de trouver encore d'autres centres d'intérêt à ce roman.

Nous nous reverrons le samedi 29 juin prochain avec une lecture bien différente : Le Parfum de Süskind.

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