Vous êtes ici : Accueil > Actualités > Rencontre Littéraire du 30 juin 2018

Rencontre Littéraire du 30 juin 2018

L'Europe des écrivains

Les animaux dénaturés (1952) de Vercors (1902-1991)

Vercors est connu surtout pour son œuvre majeure, Le Silence de la mer, paru en 1942 de façon clandestine aux Editions de Minuit qu'il vient de fonder. C'est un dessinateur et un illustrateur humoristique. C'est surtout un homme engagé : d'abord dans la Résistance au régime nazi (mais son pseudo a été adopté en référence à une région qu'il aimait et avant que celle-ci soit un haut-lieu de Résistance) ; puis aux côtés de Sartre, en 1961, avec lequel il a signé le Manifeste des 121 réclamant le droit à l'insoumission pour les appelés de la Guerre d'Algérie. Il refusera même la Légion d'honneur pour protester contre l'emploi de la torture en Algérie.

Les Animaux dénaturés est un conte philosophique, qui fait référence aux théories de l'évolution des espèces (Darwin) et à cette question que l'humanité doit se poser de tout temps : que sont les Hommes lorsqu'ils se conduisent comme des animaux cruels et barbares ?

Lors d'une expédition en Nouvelle-Guinée, des anthropologues, à la recherche d'ossements préhistoriques, découvrent par hasard une créature mi-singe, mi-homme qu'ils suspectent d'emblée d'être "le chaînon manquant" reliant le singe à l'homme dans les théories évolutionnistes. Dès lors se pose la question de savoir si ces "tropis" (nom donné à ces créatures) sont des Hommes ou des Singes.

La lecture va ouvrir nombre de questions :

 1/ Il faut d'abord définir qui est l'Homme : ce sera l'objet de toute l'histoire, surtout quand le héros Douglas Templemore prouvera qu'une créature peut naître d'une Tropi et d'un Homme ! Et que cet enfant sera déclaré à l'état-civil et même baptisé !!!

 2/ Le rôle des scientifiques (Sybil) est mis en avant : la recherche scientifique soulève bien des questions morales, mais la science ne s'appuie que sur des preuves issues d'expériences, sans se poser de questions "Celle-ci (la science) n'a que faire des préjugés sentimentaux, ou soi-disant humanitaires ; l'égalité entre les hommes est sans doute un noble souci, mais un biologiste ne doit pas s'en préoccuper. Nous sommes bien loin des questions d'éthique actuelles, à savoir s'il ne faudrait pas faire un questionnement public sur l'utilisation des découvertes scientifiques !

3/ Le rôle de la Justice et de la légalité des comportements est mis en question aussi : Douglas Templemore a tué "l’enfant" porté par une tropi inséminée par ses propres cellules car il veut forcer la société dans laquelle il vit à définir ce qu'est l'Homme. Si l'enfant était un tropi, il a tué un animal ; sinon, il a tué un homme et sera condamné comme infanticide. La Justice ne tranchera pas !! Ce que l'on considère comme légal dans une société est relatif à cette société et à ses valeurs à un moment précis.

4/ Le lecteur est confronté aussi à des questions économiques et sociales : si les tropis sont des hommes, certains pensent déjà à les utiliser comme main d'œuvre à bon marché, qu'on exploitera comme des esclaves, des sous-hommes. Certains hommes ne seraient-ils pas alors inférieurs à d'autres ? En pleine guerre contre le nazisme, le propos était d'actualité !!! Page 118 : "Le Durban Express pose déjà la question : "Les Nègres sont-ils des hommes ?" L'auteur nous propose aussi de réfléchir au statut des femmes ? Certes, dans les années 40, il était loin d'être celui de nos contemporaines (elles ne votaient pas encore, en France). Mais que pense le Juge de son épouse ? Sir Arthur aimait beaucoup sa femme, qui était affectueuse et dévouée, courageuse, fidèle, au demeurant d'excellente famille. Mais il la jugeait délicieusement sotte et inculte, comme il convient dans un ménage respectable" C'est pourtant elle qui posera les bonnes questions et fournira même à son mari des réponses aux problèmes que lui pose le procès et influencera ainsi son jugement. En revanche, Sybil, la scientifique, est indépendante et libre. Et Frances nous propose encore un autre portrait de femme.

5/ Impossible encore d'éviter le questionnement sur Dieu et sur le rapport de l'homme au sentiment religieux, au spirituel. Pour les croyants, Dieu est la réponse à la question posée. Mais il n'est pas une réponse pour Sybil, et pourtant ! "le ciel est vide, c'est vrai, mais on a beau le savoir, on ne s'habitue pas. On ne s'habitue pas à ce que nos actes n'aient aucun sens... (...) Dieu est toujours, toujours muet". L'Homme a-t-il besoin d'une dimension spirituelle?

On le voit, cette lecture est bien un conte philosophique ; outre qu'elle est un modèle d'argumentation (chapitre XIII), sa lecture mène le lecteur à réfléchir, à se poser des questions existentielles. Pourtant, l'histoire est simple, quelquefois ennuyeuse (le procès), mais la fascination pour le sujet abordé fait que l'on est tenté de connaître la fin.

L'écriture est belle (bien qu'encore plus poétique dans Le Silence de la mer). L'auteur manie l'ironie, de façon souvent imperceptible (cf, la citation ci-dessus : Sir Arthur..."), quelquefois plus franchement : "Le dialogue qui s'ensuivit ne vaut pas d'être rapporté : ce que deux écrivains peuvent dire de leur métier n'intéresse que les écrivains" mais toujours, elle allège la lecture.

 

Belle fin de saison sur ce thème des écrivains d'anticipation. Nous passerons à d'autres histoires écrites un peu partout en Europe :

RDV Samedi 1er septembre, une rentrée pour parcourir l'Europe des écrivains, avec Emma de Jane Austen.


 

SHARE