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Rencontre Littéraire du 6 octobre 2018

Thème : quelques écrivains européens

Littérature russe : Dostoïevski (1821-1881), Le Joueur (1866)

La littérature culmine sans doute à son apogée au XIXème siècle, en Russie comme ailleurs. Dostoïevski en est, avec Pouchkine, un de ses plus glorieux représentants. Sans fortune, il vivra, mal, de sa plume. Souvent malade, il est en proie à des inquiétudes métaphysiques, qui apparaissent dans tous ses romans (Dieu et l'Homme, Dieu et le Mal, Dieu, l'Homme et la Liberté...) Ses histoires sont cependant ancrées dans la réalité, partent de faits divers, souvent sordides, de situations de la société du moment, de faits autobiographiques aussi.

Pour Le Joueur, Dostoïevski s'inspire de sa propre expérience du jeu (à Baden-Baden) et de la mode qui conduisait les riches du moment aux stations thermales où il était de bon ton de "prendre les eaux" et de fréquenter des lieux où l'on se montrait (Bath, en Angleterre, Baden-Baden en Allemagne). Beaucoup d'entre nous ont vu dans ce roman l'observation de la folie : folie du jeu, bien sûr, mais aussi folie dans les relations entre les personnages (enfermés en eux-mêmes). Dans d'autres romans, l'auteur s'intéresse à la folie criminelle (Crime et Châtiment). Bref, les passions humaines l'intéressent.

En effet, les personnages de ce roman ne se définissent qu'en fonction de leurs relations sociales très hiérarchisées : dans le milieu fermé de l'aristocratie russe, il n'y a aucune ouverture aux autres, et tous vivent dans une grande solitude affective. Sauf sans doute la Babouschka, qui s'amuse et se prend au jeu de la roulette, mais qui s'indigne de ce que ses domestiques ne puissent entrer avec elle au casino ("Quelle bêtise ! Parce que c'est un domestique ? Mais c'est un homme, tout de même !") Elle est généreuse, donne son argent aux pauvres et aux mendiants, dilapide sa fortune comme elle l'entend, de façon déraisonnable. Elle aussi, est atteinte d'une forme de "folie".

Le narrateur est un grand observateur : la société russe nous est peinte comme dominée par l'argent : à la différence de l'Europe occidentale, parler d'argent, gagner de l'argent (par n'importe quel moyen), n'est pas tabou. ("L'argent est la seule puissance irrésistible") Mais cela ne l'empêchera pas de tomber dans l'engrenage de cette addiction au jeu qui entraîne même la Babouschka. Pourtant, de même que le narrateur, elle n'a jamais joué! C'est pourquoi le roman est intéressant, montrant comment, une fois qu'on a gagné, on ne peut plus résister ! Le narrateur lui-même reste sensé tant qu'il joue pour Paulina ; il ne se trouvera "possédé" que lorsqu'il jouera et gagnera pour son propre compte : "C'était le moment de m'en aller; mais un étrange désir s'empara de moi. J'avais comme un besoin de provoquer la destinée, de lui donner une chiquenaude, de lui tirer la langue". Nous avons là, me semble-t-il, une excellente approche de ce que peut représenter le début d'une addiction, quelle qu'elle soit. Face à cette addiction, tout disparait, tout autre plaisir, tout autre désir disparait : le narrateur oublie son amour pour Paulina ("Je voudrais ne jamais la quitter, vivre dans son orbite, pour toute la vie. Je n'ai plus une autre pensée. Je ne pourrais même pas vivre loin d'elle") car "dès le moment où je m'étais assis à la table de jeu, mon amour avait été relégué au second plan. Je vois cela maintenant". Le jeu figurait parmi les grandes passions russes : d'autres que Dostoïevski l'ont évoqué, en particulier Pouchkine, (dont Dostoïevski était un grand admirateur). Et dans La Dame de Pique, Pouchkine s'intéresse à un homme qui ne jouera qu'une fois (Hermann), intéressé par une martingale réputée unique, "propriété" d'une vieille dame qui en garde jalousement le secret. Hermann n'est pas un joueur mais il est possédé par l'obsession de gagner, une fois, une seule fois.

Notons aussi le peu de sympathie de l'auteur pour les occidentaux en général et en particulier pour les Français, mais aussi les Allemands et les Polonais ! (Conséquence des rencontres faites lors de ses voyages)"Le Français est très rarement aimable par tempérament; il ne l'est presque jamais que par calcul. C'est l'être le plus banal, le plus mesquin, le plus ennuyeux du monde." Mais il nous montre bien combien l'aristocratie européenne du moment, avec ses domestiques, et ses parasites, n'hésitait pas à voyager, à se rencontrer dans tous les lieux à la mode. Avec Dostoïevski cependant, nous entrons dans la Russie, nous touchons à ce qui fait la spécificité russe, mélange de réalisme, de dureté et de spiritualité, ce que certains ont appelé "l'âme russe".

Il reste à nous pencher sur la langue, ici assez "hachée", pas toujours très homogène, adaptée certes aux sentiments du narrateur de cette histoire, mais pas caractéristique du style de Dostoïevski : il faut savoir que l'écriture de ce roman fut rapide car l'auteur, qui n'avait pas achevé l'écriture de Crime et Châtiment, a dû faire "patienter" son éditeur, avec une nouvelle. Cependant, il faut avouer que la langue de Pouchkine est bien plus agréable, poétique même, que celle Dostoïevski. Alors, si vous voulez vous faire plaisir avec la littérature russe, lisez Pouchkine, et La Dame de Pique, si le domaine du jeu vous attire.

Il peut être intéressant pour finir, de comparer cet aperçu de la littérature russe avec ce que nous avons lu de Jane Austen : Comment les personnages sont-ils étudiés de part et d'autre? Pouvons-nous parler d'une spécificité russe? Ou anglo-saxonne ? Certes nous côtoyons la même société. On peut constater seulement chez Jane Austen une plus grande censure imposée par l'auteur à ses personnages, ils se livrent peu. La société y est décrite de façon plus policée, avec plus de retenue. C'est anglais! (Les sœurs Brontë) De ce fait, les personnages de Dostoïevski nous semblent peut-être plus "contemporains".

Nous nous reverrons le samedi 17 novembre avec la lecture de Stefan Zweig, 24 heures de la vie d'une femme.

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