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Rencontre Littéraire du 17 novembre 2018

Rencontre littéraire du samedi 17 novembre

Thème : quelques écrivains européens

Stefan Zweig (Autriche), 24 heures de la vie d'une femme

L'auteur nous offre avec cette nouvelle une étude des passions : passion d'un jeune homme pour le jeu, mais aussi passion soudaine et violente d'une femme pour ce jeune homme. Nous sommes au début de l'étude psychanalytique, Freud commence à être connu, il était d'ailleurs un ami de Stefan Zweig, (comme par ailleurs Romain Rolland, Emile Verhaeren, ou Richard Strauss).

Stefan Zweig est né en Autiche, d'une famille juive, non pratiquante. Il quittera d'ailleurs son pays dès la montée du nazisme, ses œuvres seront brûlées à Berlin avec d'autres, en 1933, dans un vaste autodafé. Il écrit en Allemand, mais parle d'autres langues, en particulier le Français, puisqu'il traduira Verlaine et Verhaeren. Il écrira des biographies (Marie Stuart, Marie-Antoinette), des romans, mais surtout des nouvelles (Amok, 1922). Il voyagera beaucoup, en Europe autant qu'en Amérique (Etats-Unis, Brésil). C'est un idéaliste, qui rêve d'une Europe en paix (telle que l'a imaginée Victor Hugo) : les 2 guerres du XXème siècle vont ruiner ses idéaux, en faire un homme désespéré, qui se suicidera, avec son épouse, au Brésil, en 1942. Dans l'ouvrage qu'il laisse à sa mort (Souvenirs d'un Européen, Le Monde d'hier, il révèle :"Né en 1881, dans un grand et puissant empire, il m'a fallu le quitter comme un criminel. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres. Etranger partout, l'Europe est perdue pour moi. J'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison. Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne."

24 heures de la vie d'une femme fait partie d'un recueil, La Confusion des sentiments, où l'on sent l'influence de son ami Freud : il essaie d'y analyser que la société ignore (coup de foudre d'une femme de 40 ans pour un homme plus jeune). L'histoire de Mrs C. est une histoire dans l'histoire, à la manière des Mille et Une Nuits ou de l'Heptaméron, où la tranche de vie rapportée est incluse dans un cadre plus large (ici, la fuite d'Henriette, mère de famille respectable, avec "un jeune Français" "bien sous tous rapports", "qui s'était attiré irrésistiblement la sympathie de tous" dans une pension de famille de la Côte d'Azur). La fuite de cette mère de famille est "un coup de tonnerre " : le mari est effondré, une discussion s'engage, avec véhémence autour de la table, on ne comprend  pas qu'"une heure passée à prendre le café dans le jardin" suffise pour qu'une "femme irréprochable, d'à peu près 33 ans abandonnât son mari et ses deux enfants du jour au lendemain pour suivre à l'aventure un jeune élégant parfaitement inconnu" Le narrateur alors défend "énergiquement l'idée que la chose était possible, et même probable chez une femme que plusieurs années d'un mariage décevant et ennuyeux avaient préparée intérieurement à la première entreprise audacieuse".(Allusion évidente à Madame Bovary). Alors, Mrs C. "vieille dame anglaise distinguée aux cheveux blancs" va inviter le narrateur dans sa chambre pour lui raconter "ces 24 heures qui furent plus excitantes que tous les jeux et bouleversèrent son destin pour des années".

Le style d'écriture est très recherché, voire maniéré, très agréable à lire : style classique, descriptif, mais avec des expressions familières déroutantes ("n'était que du pipeau")

L'influence de Freud est indéniable sur le narrateur, c'est l'attitude du psychothérapeute : comprendre et non juger "j'éprouve personnellement plus de joie à comprendre les gens qu'à les juger" dit-il à ses compagnons de table. C'est aussi le sentiment de Mrs C. qui conclut : "depuis, je me suis apaisée. Vieillir n'est jamais rien d'autre que n'avoir plus peur du passé". Comprendre, c'est aussi comprendre les sentiments de la femme, que la société a toujours refusés, refoulés : la passion soudaine, violente, physique, puis amoureuse. Puis l'abandon, le rejet. Mrs C. est veuve, lorsqu'elle vit cette aventure, et pourtant elle culpabilise, le rejet du jeune homme est vécu aussi comme le rejet de la société où elle vit. "Avilie, couverte de honte, offerte à la curiosité murmurante et mauvaise de tous, je me retrouvai là comme une putain à qui l'on vient de jeter quelques sous". Et pourtant "qu'il m'ait simplement vénérée comme une sainte....qu'il n'ait pas vu en moi une femme, voilà la déception qui fut la mienne...car si cet homme alors m'avait enlacée, m'avait enjoint de le suivre, je m'en serais allée avec lui jusqu'au bout du monde, j'aurais déshonoré mon nom et celui de mes enfants" L'aveu de Mrs C. au narrateur est une thérapie:  comme une catholique se confesserait, cette anglicane dépose son fardeau dans l'oreille attentive de notre narrateur, avec lequel elle instaure une complicité venue de l'indulgence qu'il a pour Henriette. Le récit analyse  l'aspect sensuel, presque érotique , du coup de foudre : Mrs C. est attirée par les mains du joueur :"Il fallait que je voie l'homme, que je voie le visage auquel ces mains magiques appartenaient" "Et jamais depuis je ne vis de mains aussi éloquentes, où chaque muscle était une bouche, et où la passion suintait presque par tous les pores...non jamais encore je n'avais vu de mains aussi extraordinairement éloquentes, une forme d'excitation et de tension aussi convulsive" Mais l'amour, la sentimentalité (féminine, diront certains ?) est là aussi avec une description du paysage méditerranéen que n'aurait pas démenti un poète du XIXème siècle :" Je ne résistai pas à ce regard...Et puis le paysage, tel cet être bouleversé, broyé, renaissait comme par magie après les pluies d'hier. La mer parfaitement apaisée, bleue jusqu'au ciel, brillait, lorsque nous sortîmes du restaurant, d'un éclat souverain, piquetée simplement là-haut, dans un autre azur, du blanc planant des mouettes...Il est aussi des journées où cette beauté se redresse, éclate, fait crier avec énergie, étinceler frénétiquement, ses couleurs acides, où elle vous jette au visage, triomphante, sa flore chamarrée, brasille, oui, brûle de sensualité"

A la passion amoureuse répond la passion du jeu dont nous avons déjà parlé avec Le Joueur. L'addiction est encore plus forte ici, qui accule le joueur au suicide (du coup, Mrs C. fait semblant de croire qu'elle n'aborde le jeune homme que pour le sauver) "Jamais encore... je n'avais vu un visage où la passion saillait d'une façon aussi franche, bestiale, impudente et nue, et je le fixai, ce visage de possédé, avec des regard aussi captifs et fascinés que le sien face à la boule qui vire, tressaille et rebondit"

Les passions ruinent le jugement, c'est ce qui apparait dans ces nouvelles de Stefan Zweig (Confusion des sentiments). La société se permet d'en juger, ce n'est pas ce que pense l'auteur, pas plus que la psychanalyse qui apparait à cette époque, pour comprendre et non juger.

La lecture a indéniablement suscité des émotions, même si certains y ont trouvé trop de sentimentalisme. Mais depuis les Anciens (Sophocle), et Madame de Lafayette, et Racine..., les sentiments humains, les passions, sont à l'origine de toutes les belles histoires de la littérature. 

 

Nous nous retrouvons le samedi 15 décembre avec Le portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde, (2 éditions possibles :  la première, l'originale, Edition Les Cahiers rouges, 13 chapitres, et la seconde, 20 chapitres, livre de poche, réécrite après la censure).

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