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Rencontre Littéraire du samedi 19 janvier 2019

Né dans une famille bourgeoise, dont chaque membre avait un talent littéraire, Thomas Mann vit principalement à Münich, d'où il ne partira qu'en 1933 pour fuir le régime nazi. Auparavant, il ne quittera sa ville que pour de courts séjours à Venise. Il est principalement connu pour la parution de La Montagne magique, en 1924. Ses ouvrages sont d'une lecture complexe : le narratif est souvent rompu par des considérations politiques et/ou philosophiques. Il fréquente Wagner, pour sa musique, Schopenhauer et Nietsche pour leur philosophie. Ses personnages ont toujours quelque chose de lui-même, sans être lui, ce sont des hommes pessimistes, déçus de l'existence (On peut penser à Stefan Zweig). C'est aussi un humaniste, engagé politiquement. C'est un homme de son temps.

La Mort à Venise raconte le dernier voyage, tragique, d'un écrivain venu à Venise pour y trouver l'inspiration dans la beauté de la Sérénissime, et qui y trouvera une mort violente, victime d'une épidémie de choléra. Destin tragique de l'Artiste, qui succombe à l'attirance de la Mort, car l'Art est la fonction destructrice de la Vie, la Beauté finit par consumer la Vie (cf : Baudelaire).

Le narrateur va à Venise pour y écrire : la création est fondée sur l'insatisfaction, c'est le fond intime du talent. Or le narrateur s'ennuie à Münich. L'artiste a besoin de souffrir, de ressentir, pour créer. D'où la référence à Saint-Sébastien, "le plus pur symbole, sinon de l'Art en général, du moins de cet art-ci" (l'écriture), attaché à un poteau, et offert à la mort, criblé de flèches. (Il survivra grâce à la future Sainte Irène de Rome). Mais à Venise, l'écrivain rencontre Tadzio, jeune éphèbe, d'une beauté divine ("Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d'étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel"). "Ainsi la beauté est le chemin qui conduit l'homme sensible vers l'esprit, seulement le chemin, seulement un moyen, mon petit Phaidros" Pour le narrateur, nourri de lettres anciennes et de références à l'Antiquité, le plaisir lié à la Beauté conduit à l'esprit (Platon, Phèdre – Phaidros -est un dialogue dont les thèmes sont les liens entre Beauté et Amour, Dialectique et Rhétorique)."Il savait, il sentait que la nature frissonne de délices quand l'esprit s'incline en vassal devant la beauté. Il fut pris soudain du désir d'écrire". La Beauté est source de création. Mais son admiration pour le beau Tadzio se teinte très vite de sensualité.

Alors commence la "chute" morale de l'écrivain. Cette " tendresse paternelle" (chapitre III) qu'il éprouve pour Tadzio se transforme très vite en sentiment amoureux ("je l'aime", fin du chapitre III)."Tout à son amour, il ne craignait rien que la possibilité du départ de Tadzio, et reconnut, non sans horreur, qu'il ne saurait plus vivre si ce malheur arrivait" Il prend conscience de sa déchéance morale : "L'un, presque vieux et laid, l'autre, jeune et beau. C'est un pur esprit qui déchoit" (chapitre IV)"Il allait jusqu'à (...) estimer caduque la loi morale" Nous nous trouvons encore une fois face à un dilemme cher aux auteurs (aux artistes ?) de ce temps : quels liens entre l'Art et la Morale? Peu importe, répond l'Artiste, la Beauté inspire l'Artiste, sans elle l'Artiste meurt : Tadzio part, l'écrivain meurt.

Thomas Mann nous offre aussi, dans cette nouvelle, une admirable analyse sociologique de l'Allemagne entre les 2 guerres, en particulier de cette aristocratie décadente déjà si bien observée par Dostoïevki, Jane Austen, Stéfan Zweig, Proust... Ce monde clos, refermé sur lui-même, qui voyage certes, mais se retrouve aux mêmes endroits - Venise, Bath, Baden-Baden - avec les mêmes gens. C'est une observation pessimiste d'un monde qui se défait, la fin d'une époque. Au passage, on peut remarquer que l'auteur fort impliqué dans la vie de son temps égratigne au passage ce que nous appellerions maintenant " la gestion "de l'épidémie de choléra par les autorités vénitiennes : "Mais la crainte d'un dommage à la communauté, la considération que l'on venait d'ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l'industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l'emportait sur l'amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis."

L'ouvrage suscite l'intérêt : certes le mouvement en est lent. L'histoire ne commence vraiment qu'au chapitre III, la langue est souvent "alambiquée". Mais l'appauvrissement actuel de notre vocabulaire nous fait ressentir comme compliquée une écriture où chaque mot a un sens précis, quelquefois tombé dans l'oubli.  La construction complexe des phrases est bien conservée par une traduction qui emploie   l'imparfait du subjonctif, et une concordance impeccable des temps, qui situe correctement chaque action. Cette écriture permet subtilement au lecteur de se figurer une scène, de soupçonner un sentiment, une émotion, de saisir la symbolique du contraste entre Venise, la belle cité de l'Art frappée par l'affreuse épidémie de choléra : la Mort n'épargne pas la Beauté. Il est vrai que les références culturelles nombreuses, en particulier à l'Antiquité, nous sont souvent obscures. Ainsi, le portrait de Tadzio, la première fois que le voit le narrateur nous fait penser à des sculptures grecques, de jeunes éphèbes. "Assis dans un fauteuil de rotin il se présentait de trois quarts, une jambe allongée, avançant sa fine chaussure vernie, un coude appuyé au bras du fauteuil, la joue posée sur sa main repliée, dans un mélange de retenue et d'abandon, sans que rien en lui ne rappelât l'attitude raide et quasi soumise dont ses sœurs semblait avoir l'habitude ."Mais tout cela ne nous empêchera pas de saluer l'extraordinaire sens de l'observation de l'auteur : on peut le voir dès le début de la nouvelle , dans la description de ce que voit le narrateur qui attend son tram (chapitre I).

Revoyons-nous le samedi 16 février avec la lecture de L'Immoraliste, de Gide.

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