Vous êtes ici : Accueil > Actualités > Rencontre Littéraire du 1er septembre 2018

Rencontre Littéraire du 1er septembre 2018

L'Europe des écrivains... Jane Austen (1775-1817), "Emma" (1815)

Emma n'est pas l'œuvre majeure de l'auteur anglaise, qui est surtout connue pour Orgueil et Préjugés. Mais nous trouvons dans Emma tout ce qui fit d'elle un écrivain moderne, précurseur des siècles suivants.

Car le roman présente une lecture focalisée sur les sentiments, un des aspects du Romantisme, développé en France au XIXème siècle (mais des œuvres anglaises antérieures présentaient des aspects romantiques : Shakespeare dans Hamlet offre un décor très romantique avec le château d'Elseneur, ou encore avec le personnage d'Ophélia). Cependant, alors que Emma Bovary (Flaubert) se penche sur elle-même, vit à travers les romans sentimentaux, dont elle aimerait être une héroïne, la Emma (Woodhouse) de Jane Austen s'intéresse aux sentiments des autres : elle se flatte même de comprendre (et de diriger) les sentiments de Harriet, ou de Jane, ou de Frank. Rien ne vient modifier la perception qu'elle a des gens et des situations, sauf Knightley qui lui parle sans la ménager.

Car un autre des intérêts du roman est l'étude de la personne d'Emma, intelligente, instruite, enfant gâtée à laquelle rien ni personne ne résiste; elle s'ennuie dans une société fermée, où elle exerce un pouvoir que lui permettent sa naissance et son statut dans la famille : depuis le mariage de sa sœur Isabelle, elle dirige la maison et s'occupe de son père, seule. Elle est une femme "moderne", par sa liberté de parole, mais aussi par sa volonté de ne pas se marier. Pas question pour elle d'épouser un homme parce que la société l'impose. Mme Elton est son exacte antithèse, représentative de son siècle et de sa condition.  Jane Austen elle-même ne s'est jamais mariée : son père ayant mis un terme à une relation avec un homme d'une "condition inférieure", elle refusa ensuite la demande d'un prétendant qu'elle n'aimait pas. Dans toute son œuvre d'ailleurs, le lecteur retrouve une femme libre : Elisabeth dans Orgueil et Préjugés refuse la demande de Darcy qu'elle n'aime pas, et qui lui fait sentir qu'ils ne sont pas égaux par la naissance, et l'acceptera seulement lorsqu'elle sera sûre de leurs sentiments mutuels. Mais elle est aussi une femme qui aime avoir du pouvoir : elle aime l'idée de façonner, "d'éduquer" Harriet, à sa façon, exerçant sur la jeune fille une influence qui la flatte sans se préoccuper de ce qui rendrait vraiment heureuse sa jeune protégée : elle écartera Martin, qu'elle juge indigne d'Harriet, mais encouragera Frank, sans se préoccuper des sentiments des uns et des autres (qu'elle ne perçoit pas du tout), et malgré les réprimandes de Knightley.

La satire de cette société caractérisée par l'hypocrisie des relations sociales est une constante dans l'œuvre de Jane Austen. En cela aussi, elle est un précurseur. Ses romans sont construits autour de l’idée que la naissance conditionne la vie de chacun. On reste dans des villages ou des domaines d'où l'on ne s'échappe pas : tout se dit et se répand à partir du commerce principal du village (chez les Ford) et Frank indigne tout le monde en allant se faire coiffer à Londres (une heure de cheval) !! Dans d'autres romans, c'est au cœur de la société de Bath, où l'on vient aux Thermes, que se nouent tous les destins. 

Emma se lit aussi un peu comme une énigme à résoudre. L'auteur de romans policiers P.D. James (dont nous avons lu Le Fils de l'Homme) considérait d'ailleurs ce roman comme un "policier sans meurtre". On y retrouve en effet une intrigue (qui aime qui ? Qui épousera qui?), avec des charades, des rébus, des fausses pistes semées et empruntées par Emma elle-même, des rebondissements jusqu'à l'explication finale. Emma se trompe sur tout, même sur ses propres sentiments, comme d'ailleurs Elisabeth dans Orgueil et Préjugés.

Même si l'écriture est déroutante pour nous au XIXème siècle, la lecture fut intéressante. Vocabulaire et tournures très recherchées sont typiques du XIXème siècle. Sans doute trouvons-nous une différence entre le style de Flaubert et celui de Jane Austen, mais n'oublions pas que la langue est le reflet d'une Histoire particulière à chaque nation. Beaucoup d'entre nous ont aimé Jane Austen, revenant ainsi sur des préjugés concernant cette auteure, que la littérature française n'a d'ailleurs découverte et appréciée que vers les années 1940. Si Emma vous a plu, n'ayez pas peur de lire ou relire les autres œuvres. Vous y retrouverez la même ambiance désuète et en même temps terriblement moderne

Nous nous retrouverons le samedi 6 octobre avec Le Joueur de Dostoïevski.

<!--[if gte mso 9]> <![endif]--><!--[if gte mso 9]> Normal 0 21 false false false FR X-NONE X-NONE <![endif]--><!--[if gte mso 9]> <![endif]--><!--[if gte mso 10]> <![endif]-->
SHARE