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Rencontre Littéraire du samedi 22 décembre 2018

Rencontre du samedi 22 décembre 2018

Thème : quelques écrivains européens

Oscar Wilde, (1854-1900) Le Portrait de Dorian Gray (1890-91)

De famille bourgeoise irlandaise et protestante, Oscar Wilde fut un élève brillant (Oxford) et connu pour son extravagance, vestimentaire entre autres.  Il sera journaliste, mènera une vie de mondain, dandy esthète, dans un Royaume-Uni victorien (la reine Victoria est morte la même année que lui) où son homosexualité et sa vie de débauche feront scandale : après un procès (dont il fera une scène de théâtre), il sera condamné à un emprisonnement de 2 ans. Il s'exilera en France où il mourra ruiné. (Il apparaît comme un personnage de Gide dans Si le grain ne meurt, cf : Rencontres 2017). Il écrit beaucoup pour le théâtre mais il est connu pour Le Portrait de Dorian Gray, son seul roman.

Celui-ci lui est demandé par un éditeur américain, de passage à Londres où il rencontre Oscar Wilde et Arthur Conan Doyle, auxquels il réclame un ouvrage. (Ce sera la 2ème aventure de Sherlock Holmes pour Conan Doyle). Dorian Gray est un très beau jeune homme qui, par hasard, chez le peintre qui fait son portrait, (Basil Hallward), rencontre Lord Henry Wotton un homme cultivé, cynique et manipulateur, qui va subtilement le corrompre. En lui faisant remarquer que sa beauté est très éphémère, qu'il faut profiter de sa jeunesse et de tout ce qu'elle offre comme plaisirs, il va amener le jeune homme à se débaucher, prêt à "vendre son âme au diable" pour conserver la beauté que lui montre son portrait...

Une 1ère édition, en 1890, sera censurée et provoquera un scandale tel que O. Wilde remanie son roman pour le faire reparaître l'année suivante : c'est l'édition la plus courante (livre de poche, 20 chapitres). L'édition originale n'a été rééditée que bien plus tard (Récemment, Cahiers Rouges, 13 chapitres).

Bien sûr le scandale tient essentiellement à son thème: l'amour homosexuel dont l'auteur ne se cache guère depuis 1886. Or l'homosexualité est un crime puni de prison. De plus, le roman ne cache pas que les bas-fonds londoniens abritent nombre d'"établissements" de débauche. Le roman est donc censuré pour "des thèmes qui portent atteinte à la morale publique"

Ce n'est peut-être pas, cependant, l'aspect le plus immoral de l'histoire !, car l'auteur répond aux critiques en défendant "la supériorité de l'Esthétique sur l'Ethique", de la Beauté de l'Art sur la Morale. C'est alors une conviction répandue chez les artistes que "l'Art n'est pas la Vie" (Baudelaire) que rien de ce qui représente la vie telle quelle ne peut être considéré pour de l'Art (théorie reprise et illustrée plus tard en peinture par l'art abstrait, le Cubisme, et en littérature par le Surréalisme). On peut lire ou relire pour s'en convaincre ce "conte" de Baudelaire : Le Joujou du Pauvre (La Morale du Joujou in Essais et Nouvelles). Le jouet de l'enfant riche est beau, coloré, poli, l'enfant pauvre joue avec un rat! Baudelaire n'aimait pas non plus la sculpture, trop réaliste. Dorian Gray tombe amoureux de la jeune comédienne Sybil Vane car elle JOUE l'amour sur scène, il la rejettera dès que la jeune fille SERA amoureuse de lui. Amoureuse dans la vraie vie, elle n'est plus une artiste! Et peu importe au jeune homme qu'elle se suicide à cause de ce rejet. La morale cède devant l'amour de l'Art. Il oubliera très vite la jeune fille, mais en même temps, le portrait si parfait que Basil a fait du jeune homme jeune s'enlaidit, se détruit au fur et à mesure que le modèle se déprave.

Car, (et c'est un autre aspect du roman,) à la même époque, en littérature, l'intérêt se porte sur la nouvelle fantastique : Edgar Alan Poë, aux Etats-Unis, Mérimée (La Vénus d'Ille) et Maupassant (Le Horla), en France connaissent le succès. Et la fin du roman d'Oscar Wilde est digne de celles des plus belles nouvelles fantastiques !! (N'oublions pas la définition du fantastique, (Rencontres 2012) : un récit réaliste où apparaissent des événements rationnellement inexplicables (effets de l'imagination ?).

Le Portrait de Dorian Gray, c'est aussi un scandale sur le plan moral avec le personnage inquiétant qu'est Lord Henry. Son pouvoir manipulateur sur le jeune esprit de Dorian est effrayant et montre combien un esprit brillant peut facilement influencer un jeune esprit. Il nous donne à réfléchir, comme éducateurs, au pouvoir de l'adulte sur l'enfant ou l'adolescent. Il est facile d'orienter les actes ou les idées de jeunes encore peu habitués à exercer leur esprit critique. Lord Henry est terrifiant, il se sert des mots, (ses propres arguments, la lecture d'un ouvrage, probablement le roman de Huysmans, A Rebours) pour peu à peu amener le jeune homme à des expériences de plus en plus dépravées.

Le roman est encore la description d'un milieu, d'une certaine société mondaine de l'époque, celle que l'on voit aussi chez Proust, par exemple. Société riche, d'une grande hypocrisie, prompte à juger, où l'on s'ennuie aussi (Lord Henry), où l'on est constamment en représentation. C'est une peinture d'un certain monde artistique, où le snobisme confine à la folie : Dorian Gray, le dandy, amoureux de la beauté, s'entoure de collections de tissus ou de bijoux précieux, d'objets beaux et insolites. Comme Des Esseintes, dans A Rebours, qui insère dans la carapace de sa tortue tant de pierres précieuses que la pauvre bête, alourdie, en mourra !! 

Pour toutes ces raisons, l'atmosphère du roman est pesante, malgré une très belle écriture, en harmonie parfaite avec le thème de l'Esthétisme. On s'en convainc dès les premières pages, toutes en évocations, non en descriptions : pages sensuelles, où l'on voit la beauté, où l'on sent les odeurs, les goûts, de l'été, où l'on entend les bruits les plus subtils de son environnement :"Le puissant parfum des roses emplissait l'atelier et, quand la brise d'été remuait parmi les arbres du jardin, la porte ouverte laissait entrer les lourds effluves du lilas ou la senteur plus délicate de l'aubépine. Depuis le coin du divan (...) où il était étendu, fumant, comme à son habitude, d'innombrables cigarettes, Lord Henry Wotton apercevait tout juste l'éclat d'un cytise aux fleurs sucrées et colorées comme le miel dont les rameaux frémissants semblaient à peine capables de soutenir le poids d'une aussi flamboyante beauté. De temps à autre, les ombres fantastiques projetées par des oiseaux en vol tourbillonnaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant l'immense fenêtre, créant fugacement une sorte d'effet japonais, et lui faisant penser à ces peintres de Tokyo au visage blême comme le jade qui, au moyen d'un art par nature immobile, cherchent à transmettre le sentiment de la vitesse et du mouvement. Le murmure maussade des abeilles se frayant un chemin dans l'herbe haute qui n'avait pas été tondue, ou s'obstinant à décrire des cercles monotones autour des flèches à crochets noirs des roses trémières fleuries par les premiers jours de juin, semblait rendre le silence encore plus oppressant, et le sourd grondement de Londres était pareil au bourdon d'un orgue dans le lointain. "

La lecture a été appréciée et il est intéressant de constater qu'entre Jane Austen et Oscar Wilde, la littérature anglaise du XIXème siècle est elle aussi d'une grande richesse.

Prochaine rencontre le samedi 19 janvier 2019 avec la lecture de La Mort à Venise de Thomas Mann.

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