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Rencontre Littéraire du samedi 29 juin 2019

Patrick Süskind, Le Parfum (1985)

Patrick Süskind est né en 1949 en Bavière. Il a fait des études de littérature et d'histoire médiévale à Münich et à Aix en Provence. Il fut scénariste pour la télévision. Le Parfum est la plus connue de ses œuvres, mise en scène au théâtre à Münich puis à Paris.

Le Parfum : l'histoire est un conte philosophique* (*qui veut démontrer quelque chose, comme le Candide de Voltaire par exemple). Elle repose sur un fait divers, peut-être l'histoire vraie d'un tueur en série espagnol, Manuel Blanco Romasanta, surnommé le "loup garou d'Allariz" qui tua des femmes et des enfants pour en extraire la graisse. C'est un récit linéaire, c'est-à-dire chronologique, qui se présente comme une sorte de voyage initiatique, menant le lecteur, à la suite de Grenouille, de Paris au Plomb du Cantal, puis à Montpellier, et Grasse. Il est construit en 3 parties de longueurs à peu près égales. L'épilogue ne comprend qu'un chapitre. Il apparait comme un roman "à suspense", ce qui explique sans doute qu'on ne puisse se détacher facilement de la lecture, malgré le dégoût que peuvent susciter le personnage et certaines descriptions.

En effet, le roman est d'un grand réalisme, c'est un de ses intérêts, car il nous peint les mœurs d'une société, celle du XVIIIème siècle, d'une grande pauvreté, violente et très conservatrice. Grenouille est un enfant des rues, né dans la rue parmi les déchets de poisson et "les melons pourris", abandonné dans ce même endroit par sa mère, puis par ses nourrices suivantes car (paradoxe!) "il n'a pas d'odeur", pas même celle de tous les bébés. Mais il a le don de sentir toutes les odeurs même celles des objets. C'est ce que nous appellerions "un nez" en parfumerie. Et il n'aura de cesse de créer LE parfum, s'appropriant ceux qui lui permettront de le trouver, et provoquant leur mort, volontairement ou non. Il est un personnage maléfique.  Il parviendra à son but, donc il se prendra pour Dieu, puisqu'il en aura les pouvoirs...

La France, en ce siècle des Lumières, est d'une rare violence. Les écrivains que nous avons l'habitude de lire appartiennent aux classes privilégiées qui ne connaissent pas la dure réalité quotidienne. Il s'agit de survivre, pour un enfant sans éducation, dans une ville où la mort est partout. L'hygiène manque même aux catégories sociales les plus privilégiées qui masquent donc leurs odeurs par des PARFUMS. Personne ne semble avoir la moindre sensibilité : on se réjouit des exécutions publiques (mais ce voyeurisme n'est-il pas encore courant de nos jours?). D'ailleurs, ce qui manque dans ce roman et qui, sans doute, est pour beaucoup dans le malaise que nous avons à la lecture, ce sont les sentiments. Il n'y a pas de sentiment exprimé dans cette histoire sauf peut-être, à la fin, ceux du père de la jeune fille assassinée.

Nous sommes au siècle des Lumières, mais la société dans son ensemble est d'un grand conservatisme : défiance à l'égard des étrangers, des gitans par exemple (avons-nous vraiment évolué?), ("on suspecta les gitans. De la part des gitans, on pouvait s'attendre à tout"), à l'égard des gens lettrés considérés comme dangereux ("A présent, les gens lisent des livres subversifs, écrits par des Huguenots ou des Anglais")

La superstition guide la vie des hommes : croyance en les prophéties de toutes sortes (Nostradamus), "sorcellerie et divination par les cartes, pratique des amulettes, du mauvais œil, formules magiques, et cérémonies de la pleine lune".

Mais si les sentiments n'ont pas de place dans cette histoire, les sens, et principalement l'odorat sont le principal intérêt de ce roman. Les odeurs et les parfums sont constamment là, des plus repoussants aux plus subtils. "Grenouille voyait tout le marché par l'odorat" (on pense à Zola, Le Ventre de Paris, que nous avons lu dans une saison antérieure). L'odorat est même présent avec des proverbes bien connus : "Et un jour qu'elle avait si bien caché son argent qu'elle ne savait plus où il était, il lui indiqua l'étagère..." (l'argent n'a pas d'odeur?) Grenouille n'a pas été éduqué, il n'a pas été entouré, il ne s'est pas structuré à partir de l'amour d'un entourage. Il n'est que sensation primale : il ne perçoit que les odeurs. Il va partir en quête du parfum absolu, ou plutôt des parfums qui lui donneront tous les pouvoirs. Il devient un monstre, parce qu'il se croit Dieu, il est capable de créer les parfums qui suscitent les sentiments des autres à son égard, il sera aimé ... "Il avait trouvé la boussole de sa vie à venir...Et comme tous les scélérats de génie à qui un événement extérieur trace une voie droite dans le chaos de leur âme, Grenouille ne dévia plus de l'axe qu'il croyait avoir trouvé à son destin"

On n'oubliera pas le style d'écriture de Süskind : le roman est une métaphore filée, celle de la tique accrochée à sa proie. Chaque phrase "colle", dans ses mots, à ce qui est exprimé, grâce à un vocabulaire précis et à des tournures stylistiques recherchées (oxymore, c'est-à-dire juxtaposition de 2 mots de sens opposé "le parfum était ignoblement bon"). Le sens de l'observation et des mouvements évoquent les dessins animés : "Apparemment au petit bonheur, Grenouille piochait dans la rangée de flacons contenant les essences, arrachait leurs bouchons de verre, reniflait une seconde le contenu, versait dans l'entonnoir un peu de l'un, y mettait quelques gouttes d'un autre, y envoyait une giclée d'un troisième, etc...Pipette, tube à essai, verre gradué, petite cuiller et agitateur : tous les instruments qui permettent au parfumeur de maitriser la procédure compliquée du mélange, Grenouille ne les toucha pas une seule fois..." Enfin, n'oublions pas l'ironie de l'auteur, à la Voltaire, toujours présente : "Cet animal était en tous cas, avec sa créativité débridée, un danger pour toute la profession. On aurait souhaité retrouver la rigidité des anciennes lois corporatives. On aurait souhaité que soient prises les mesures les plus draconiennes contre cet empêcheur de danser en rond, contre ce fauteur d'inflation parfumière".

On le comprend, ce roman, pas toujours apprécié de tous, a cependant suscité l'intérêt. Le thème avait été pressenti au XIXème siècle par Huysmans, qui avait imaginé un orgue à parfums. Le personnage de Grenouille est un personnage secondaire du roman de Frédéric Beigbeder Vacances dans le coma. C'est un personnage de roman fascinant, à n'en pas douter.

Nous nous retrouverons à la rentrée, le samedi 14 septembre (attention cette date a changé à la demande de la Médiathèque, comme je vous l'ai indiqué en juillet). Nous aborderons un nouveau thème, Quelques portraits, avec des morceaux choisis des Caractères de La Bruyère et Macbeth de Shakespeare.

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