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Rencontre Littéraire du Samedi 5 septembre 2020

Rencontre littéraire du samedi 5 septembre 2020

Thème (2020-2021) : Mal de vivre, troubles de la personnalité

François Villon, Le Testament

Nous commençons cette saison avec les débuts de la littérature en langue française : Le Testament n'a pas été écrit avant 1461, date de l'avènement de Louis XI, que François Villon remercie pour l'avoir gracié. Pour le reste, on n'a pas de certitudes sur la date de naissance de l'auteur, peut-être 1431. On ne sait pas ce qu'il est devenu après 1463, date à laquelle il échappe à la peine de mort et est banni de Paris. Un de nos premiers poètes disparait dans la nature après avoir écrit ses derniers vers à la prison du Châtelet. Son talent est reconnu immédiatement (1489), ce qui est très rare. Nous sommes sûrs de son nom, du moins celui que lui a donné son "père adoptif" et protecteur, grâce à son Epitaphe :"Ci-gît et dort en ce sollier (chambre haute d'une chapelle) /Qu'Amours occit (frappa) de son rayon / Un pauvre petit écolier / Qui fut nommé François Villon". Il fait ses études au Quartier Latin et obtient son diplôme de clerc, grâce auquel l'évêque de Paris lui accorde des "bénéfices ecclésiastiques", c'est-à-dire la charge d'une cure, qui lui permet de vivre. Mais très vite il s'acoquine avec de joyeux fêtards, ses condisciples riches et dévoyés, puis avec les voyous des rues. En cela, son expérience nous apprend beaucoup sur la société du temps et sa violence : on se battait pour peu de choses (la première condamnation de Villon fut prononcée après qu'il eut tué un de ses rivaux); et la misère rendait les rues de Paris peu sûres.

Rappels historiques : Le début du XVème siècle marque la fin de la Guerre de Cent Ans, (en fait, une succession de conflits entrecoupés de trêves plus ou moins longues). C'est une époque sombre : la folie du roi Charles VI permit au roi d'Angleterre, Henri V, de revendiquer la couronne de France pour son fils, Henri VI (1420) ; 100 ans plus tôt, l'épidémie de Peste Noire avait décimé 25 à 50% de la population européenne. C'est la mort de Jeanne d'Arc, en 1429, qui permettra d'asseoir la légitimité de Charles VII, puis l'avènement de Louis XI en 1461.

Le Testament est d'une lecture difficile, même dans une version modernisée, car outre une langue très éloignée de notre langue moderne, il est écrit en vers. (J'ai en effet voulu introduire la lecture de poésie dans nos rencontres : on ne peut prétendre se pencher sur la littérature si l'on omet la poésie. NDRL) La poésie a toujours été très codifiée (ce qui fait dire à l'un d'entre nous que c'est des mathématiques !!!). Le Testament est écrit en 186 strophes de 8 vers (octains) de 8 pieds (octosyllabes) entre lesquelles sont insérés 16 Ballades (3 octains et 1 envoi de 4 vers) et Rondeaux (3 strophes sur 2 rimes avec répétition d'1 vers). Le tout crée une musique pleine d'une vivacité qui ne provient pas que de la rime. Et c'est pourquoi ces ballades ont été reprises de nos jours par des musiciens et poètes comme Léo Ferré ou Brassens (La Ballade des Dames du Temps Jadis)

Le Testament est construit en 2 parties : d'abord, l'auteur évoque ses regrets. C'est un jugement de lui-même autant que des autres (en particulier, l'évêque d'Orléans, Thibault d'Aucigny, qui lui a indûment retiré ses bénéfices et l'a contraint à la misère). Dans une seconde partie, il distribue ses legs, la plupart du temps très cocasses, puisqu'il ne possède rien. C'est un témoignage autobiographique, écrit sur un ton très humoristique, en termes familiers, voire considérés comme vulgaires dans notre société "aseptisée". Nous avons du Moyen-Age la vision idéale portée par les romans de chevalerie et l'amour courtois (Tristan et Yseut) ; puis, plus tard, Victor Hugo nous fit voir la Cour des Miracles et les réalités plus quotidiennes avec Notre-Dame de Paris. François Villon nous montre la réalité de la rue, avec burlesque et paillardise (Les gens faisaient la fête et s'amusaient aussi en ces temps que nous imaginons si tristes!). Il s'adresse à ses condisciples du Quartier Latin, de "joyeux fêtards", et aux puissants qui l'ont protégé, ainsi qu'à Dieu au jugement duquel il fait confiance. Les thèmes abordés sont classiques : la mort, la vieillesse, l'emprisonnement, les amours maudites et impossibles...Les nombreuses références bibliques et historiques donnent de l'intérêt à la lecture mais la rendent aussi difficile. Ainsi, par exemple, évoque-t-il Job, David, Pilate, Samson et la perfide Dalila, et aussi Pâris et Hélène, ou encore Jacques Cœur, et les "grandes Dames et Seigneurs du Temps Jadis" : "Où est la très sage Héloïse / Et Flora, la belle Romaine, Archipiades ni Thaïs, / Qui fut sa cousine germaine...Mais où sont les Neiges d'antan ?".... "Qui plus est, où est le tiers Calixte /... Qui quatre ans tint le papalixte (la papauté) / Alphonse, le roi d'Aragon, / Le gracieux duc de Bourbon, / Et Artus le duc de Bretagne, /Et Charles septième le bon /Mais où est le preux Charlemagne?" Certes, il se plaint d'être victime d'injustice, mais il assure de sa bonne foi, et assume ses erreurs :"Je suis pécheur, je le sais bien/ Pourtant ne veut pas Dieu ma mort". Il a confiance en un Dieu de bonté, il lui demande l'indulgence pour tous les pauvres :"Mais aux pauvres, qui n'ont de quoi, / Comme moi, Dieu doit patience. "En même temps, il attend de lui qu'il le venge : "Je veux que le Dieu éternel soit dont semblable à ce compte" (le juge selon le même compte...que les autres).  En effet son excuse pour ce qu'il a fait (vols) est la pauvreté, mais aussi la jeunesse : " Car jeunesse et adolescence / Ne sont qu'abus et ignorance". Il est même plein d'empathie pour ceux qui, ayant eu tout, s'en sont trouvé finalement privés, comme Jacques Cœur (Riche commerçant devenu grand argentier du royaume, il excita les jalousies et mourut dans la misère). Il accepte sa mort, inéluctable (La Ballade des Pendus, dans les Poésies diverses), qu'il décrit avec réalisme. Mais craint surtout la vieillesse et la déchéance physique qui l'accompagne, et qui peut même faire penser au suicide (v.441). Il pense en particulier aux femmes, dont la beauté se fanera, idée commune, illustrée plus tard par Ronsard ("Mignonne, allons voir...") Et écrit la Ballade "Les Regrets de la belle Heaulmière" : Ah! Vieillesse félonne et fière / Pourquoi m'as si tôt abattue ? " Et il en profite pour dire toute son amertume d'avoir été trahi (par Catherine du Vaucelles ?) "Je renie Amours"

Ensuite, il va régler ses comptes avec des legs (56), tous plus cocasses les uns que les autres, puisqu'il ne possède rien. Que son corps : "mon corps j'ordonne et laisse / A notre grande mère la terre". Et sa bibliothèque, à son père adoptif "Et à mon plus que père, / Maître Guillaume de Villon, / Qui m'a été plus doux que mère / ...Déjeté m'a de maint bouillon..." Pour sa mère, puisqu'il n'a rien ("Autre château n'ai, ni forteresse"), il compose une Ballade pour prier Notre-Dame. A la femme qui l'a trahi, "ne lui laisse ni cœur ni foi" ; il ne lui souhaite que des amants lubriques et lui écrit une Ballade qui lui sera portée par un policier connu pour être le souteneur des prostituées.

Tout est écrit en une langue encore ancienne et bien proche du Latin (v. 109 : "G'imagine..." Le G4 = J4 est une survivance du "Je" latin : eGo). De nombreux passages restent peu clairs, même pour les spécialistes, la lecture est donc lente. Mais la poésie, de toutes façons, ne se lit pas comme un roman. Et on peut se contenter de ne lire que la 1ère partie du Testament. Le texte est émaillé de proverbes et citations encore employées ("pauvre comme Job", "Il n'est bon bec que de Paris"). Il s'accompagne d'expressions vulgaires ("s'en mettre plein la lampe") et de nombreuses allusions érotiques ou à double sens (v. 608: "Un bon chevaucheur...d'escrinettes" escrinet = boite à bijoux). La seconde partie est rédigée selon les formes codifiées des testaments "J'ai ce testament très établi / Fait, de dernière volonté, / Seul pour tout et irrévocable"; il s'adresse à un clerc fictif, Fremin l'Etourdi : "Fremin, sieds toi près de mon lit". Puis, "Au nom de Dieu, Père éternel, / Et du Fils que Vierge parit (enfanta), / Dieu au Père coéternel / Ensemble et le Saint-Esprit". Le vocabulaire est très réaliste (La Ballade" des Pendus), et même cru (noms variés donnés aux sexes tant masculin que féminin). Le ton est toujours très ironique.

Ainsi, nous rencontrons avec Villon un personnage hors du commun, attachant par sa sincérité et sa désinvolture, important aussi pour sa production sur une aussi courte période. C'est une référence : le poète Clément Marot, au siècle suivant, l'a beaucoup étudié. Des poètes modernes le connaissent. On trouve encore beaucoup d'intérêt à cette lecture, même si certains pensent que la musique et le rythme du texte sont plus importants que le texte lui-même : ("Puis çà, puis là,"…évoque le balancement des pendus aux gibets) D'autres ne sont pas touchés. Enfin, (et pour rester sur le mode humoristique) il semble à beaucoup que le langage juridique de nos notaires n'est guère plus clair pour nous que celui du XVème siècle.

 

Nous nous retrouvons le samedi 10 octobre avec Maupassant, (500 ans plus tard) et Le Horla.

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